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“Les néo-cultureux”, parcours et accompagnement de deux reconvertis dans le secteur culturel

“Les néo-cultureux”, parcours et accompagnement de deux reconvertis dans le secteur culturel

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Néo-paysans, néo-vignerons, “néo” est devenu le préfixe à la mode pour désigner les actifs qui se reconvertissent dans un tout autre secteur que celui de leur métier d’origine, un phénomène social massif depuis les années 2000. En 2012, l’Ipsos établissait que “56% des actifs déclarent avoir déjà changé d’orientation professionnelle, c’est-à-dire de métier ou de secteur d’activité, au cours de leur carrière”[1]. La DARES[2], quant à elle, confirme qu’un français sur quatre a changé de carrière entre 2010 et 2015 : en priorité les femmes et les débuts de carrière.

“un français sur quatre a changé de carrière entre 2010 et 2015”

Les raisons de la reconversion sont multiples et, selon la même étude, très différentes selon la catégorie sociale et professionnelle des actifs concernés. Si, par exemple, la plupart des cadres effectuent un changement de vie professionnelle principalement volontaire, les ouvriers, eux, subissent davantage cette reconversion puisque celle-ci intervient souvent après un licenciement.

Dans la culture, peu de sources statistiques établissent la part de reconversion dans notre secteur, toutefois les membres du Collectif Merci ont pu constater que de plus en plus de personnes accompagnées dans leurs structures sont en reconversion et que l’âge des reconvertis baisse de plus en plus. C’est suite à ce constat que le Collectif Merci a souhaité organiser un afterwork entre professionnels de l’accompagnement dans la culture pour mieux comprendre qui étaient ces “néo-cultureux”, quels étaient leur parcours et, surtout, si leurs besoins en accompagnement et leurs expériences de reconversion avaient été des éléments positifs de changement dans leurs vies professionnelles.

Retour sur cette rencontre du 21 janvier 2019 accueillie par BGE Parif, membre du Collectif Merci lors de laquelle Sani Marcovici actuel Responsable Creature Accelerator chez Creature et Elsa Lyczko, chorégraphe de la compagnie les yeux d’Elsa ont témoigné sur leurs expériences de reconversion.

Sani, 44 ans, était chef de projet IT dans la construction navale. Passionné de culture, il pratiquait la danse en semi-professionnel depuis longtemps. L’envie de se reconvertir a émergé lorsqu’on lui a proposé un gros poste à responsabilité dans son ancien secteur : “j’ai réalisé à ce moment que je souhaitais changer de voie”.

À 30 ans, Elsa est déjà une ancienne ingénieure aéronautique. Après un cursus en sport-études, elle s’est orientée vers une carrière d’ingénieur et intègre Airbus. Mais très vite, elle se fait à l’évidence : trouver du sens à son emploi est primordial. Elle quitte alors Toulouse et se rend à Paris avec pour point de départ sa volonté de danser.  Sani a pu bénéficier d’un congé de reclassement pour mettre en place son projet de reconversion. “Dans ce cadre, j’ai eu un premier accompagnement via le cabinet de mobilité Alixio. J’étais accompagné dans mes recherches par le cabinet qui faisait aussi l’intermédiaire avec mon ancien employeur. J’ai notamment été aidé pour monter un dossier de formation” confie-t-il. Pour Elsa, le fléchage de sa reconversion a été plus difficile et solitaire au début : “je n’avais pas identifié au départ de lieux ressources. Je n’étais pas assez précise sur la voie que je voulais suivre. Cela a été assez compliqué de chercher et de trouver des organismes pour m’aider dans mes démarches. J’ai parlé dès le début de mon envie de changer de voie à Pôle Emploi avec sincérité. J’ai été incitée à reprendre un emploi dans l’aéronautique. Ils n’ont pas financé ma formation car c’était une activité moins rémunératrice et avec moins d’emplois que dans mon secteur d’activité initial. Cela m’a frustré mais j’ai compris que je n’étais pas prioritaire aux vues de mes diplômes et des débouchés dans mon secteur d’origine.”

Ainsi, si Sani a bénéficié, dès le début de sa reconversion, d’un appui professionnel, tous les reconvertis sont loin d’avoir cette chance. Bien souvent, c’est le mode de départ de son ancien travail qui va conditionner la qualité de l’accompagnement intervenant juste après la sortie. Dans le cadre d’une démission, comme le cas d’Elsa, aucun dispositif d’accompagnement n’est mis à disposition des professionnels. La reconversion est perçue comme une prise de risque jugée trop importante au regard d’un monde du travail miné par le chômage de masse.

Beaucoup de reconvertis soulignent, par ailleurs, le peu d’informations existantes sur les lieux ressources pouvant prendre le relais après Pôle Emploi. Pour autant, le secteur de la formation et de l’accompagnement professionnel est dense et nombre de solutions existent pour se reconvertir[3].

“Le manque d’information est ainsi un des principaux freins à la reconversion professionnelle”

Sani a fait le tour des formations culturelles proposées et a finalement trouvé un Master professionnel en management culturel. Son stage de fin d’études s’est déroulé chez Créature qu’il a rejoint aujourd’hui en tant qu’accompagnateur de porteurs de projets culturels. Elsa a rejoint à Paris une association qui l’a orientée ensuite vers La Fabrique de la Danse dans laquelle elle a été incubée au sein du programme de formation des chorégraphes. Elle est aujourd’hui directrice artistique de La Compagnie Les Yeux d’Elsa.


Quelques dispositifs d’accompagnement à l’entrepreneuriat culturel

Après Pôle Emploi, d’autres structures soit de formations diplômantes, soit d’accompagnement professionnel existent. Parmi elles, certaines sont spécialisées dans l’entrepreneuriat culturel à l’image de La Fabrique de la Danse dont l’objectif repose aussi sur une formation solide en management de structures et de projets artistiques dans le domaine de la danse. Creature, où Sani travaille aujourd’hui, accompagne également les entrepreneurs culturels autour de trois pôles : School, Accelerator et Agency. Depuis 40 ans, BGE PariF et son écosystème de couveuses se déploie sur tous les secteurs de métier y compris la culture et aide les primo-entrepreneurs à passer de l’idée au projet. Quant à la CAE Clara, spécialisée dans le secteur culturel, elle accompagne les entrepreneurs dans le lancement de leur activité en proposant un statut innovant d’entrepreneur-salarié. Enfin, citons également l’accompagnement dispensé par l’APEC qui s’adresse aux cadres mais aussi aux fonctionnaires, agents de maîtrise, jeunes diplômés ayant pour objectif de développer un emploi cadre. Pôle Emploi n’est pas non plus en reste sur l’orientation et l’accompagnement, même si les connaissances sur les lieux ressources d’un Pôle emploi à un autre, d’un conseiller à un autre, diffèrent énormément.


Le manque d’information est ainsi un des principaux freins à la reconversion professionnelle et un vrai travail d’accompagnement et de diagnostic du projet de reconversion destiné à tous les professionnels souhaitant se reconvertir, quelle que soit la modalité de départ de leur ancien emploi, pourrait réellement faciliter ce changement de vie et surtout l’engager plus sûrement et rapidement. Car, au-delà du manque d’information, l’autre frein est bien entendu le coût de la reconversion. Selon Ipsos, 94% des personnes jugent la reconversion difficile par manque d’information et de moyens. 

La reconversion dans le secteur culturel comporte en effet de gros enjeux financiers,  car, comme le témoignent Elsa et Sani, elle représente une perte de revenu réelle, notamment à cause des périodes de non-activité en cours de reconversion ainsi que des grilles de salaires et des possibilités d’embauche du secteur culturel, moins importantes qu’ailleurs.

“94% des personnes jugent la reconversion difficile par manque d’information et de moyens”

Ainsi, une reconversion devrait pouvoir se préparer bien en amont de son départ pour anticiper au mieux cette période de transition. Car il y a, d’un côté, la nécessité de pouvoir vivre pendant qu’on construit son projet et, celle de pouvoir se former pour pouvoir le rendre opérationnel : deux coûts distincts pour la personne en reconversion. Le coût de la vie quotidienne est bien souvent financé par les indemnités de chômage et prendre un emploi alimentaire en complément est pour beaucoup indispensable.

Le coût de la formation, lui, peut être pris en charge intégralement ou partiellement. Dans le cas de Sani, c’est son enveloppe de départ qui a financé son master en management culturel. Pour Elsa, son CIF (Congé Individuel de Formation) a été financé par l’Afdas. À ce titre, le témoignage d’Elsa est parfaitement représentatif d’un parcours de reconversion dans la culture : “j’avais trouvé un emploi à mi-temps dans une activité culturelle pour m’assurer des revenus pendant ma reconversion. Grâce à cet emploi, je cotisais à l’AFDAS ce qui m’a permis de financer l’incubation à la Fabrique de la Danse.” Une partie de ses économies personnelles ont également été investies dans cette reconversion. Elsa souligne donc l’importance de pouvoir préparer cette reconversion et les futurs besoins financiers qui en découlent.

Ces contraintes d’information et de moyens déterminent-elles le profil des reconvertis dans le secteur culturel ? Aucun élément statistique ne nous permet d’y répondre précisément. C’est donc au travers de leurs retours d’expériences de travail au quotidien que les membres du réseau Merci ont pu dégager quelques éléments de réponses sur leur profil : une frange très nette de ces “néo-cultureux” est constituée de personnes diplômées, ayant exercé des postes à responsabilité dans des secteurs économiques plus classiques. Ces derniers souhaitent, de manière volontaire et parfois même radicale, changer de voie professionnelle. La dimension de choix volontaire est d’ailleurs évoquée dans l’enquête Ipsos déjà citée plus haut : les reconvertis sont à “76% des cadres et 62% des professions intermédiaires”. À cette volonté de changement, s’ajoute le besoin de se diriger vers un secteur professionnel où le travail réalisé produit du sens. D’ailleurs, le site internet Nouvelle Vie Professionnelle[4] présente une autre statistique : 55% se reconvertissent pour avoir une activité plus en adéquation avec leurs valeurs et donner plus de sens.

Le passage à l’acte de ces professionnels est rendu possible pour eux car, auparavant, l’art et la culture étaient déjà présents dans leur vie. Nombre d’entre eux  pratiquaient une activité artistique et culturelle au moment de se reconvertir. Sani faisait de la danse en semi-professionnel depuis des années et Elsa avait commencé sa scolarité par un parcours sport-études où la danse prenait déjà une place importante.

Toutefois, ils ont tous deux vécu dans leur reconversion ce que l’on appelle de façon un peu barbare “le syndrome de l’imposteur” qui consiste à douter profondément de sa légitimité à devenir professionnel dans un secteur nouveau. C’est aussi pour cela que les dispositifs de formation et d’accompagnement sont fondamentaux pour les personnes en reconversion. Se former, devenir “sachant” dans un domaine permet de surmonter cette crise de légitimité et de se rassurer sur sa capacité à pouvoir apporter des compétences et des qualités pertinentes à un projet, à une structure. Ici, les professionnels de l’accompagnement, particulièrement dans l’entrepreneuriat culturel, travaillent sur les compétences transférables des reconvertis. Ils aident les “néo-cultureux” à identifier quelles compétences acquises dans leur précédent métier sont des compétences-clé également dans leur nouvelle voie. A titre d’exemple, l’APEC a réorienté son parcours d’accompagnement en reformulant ses entrées par compétence et non par poste.

« 55% se reconvertissent pour avoir une activité plus en adéquation avec leurs valeurs et donner plus de sens »

L’acquisition de savoirs et le transfert de compétences sont donc prioritaires pour se reconvertir. Un dernier élément manque alors dans ce parcours pour identifier des chances réalistes d’accéder à un nouveau métier : la compréhension du milieu dans lequel on souhaite se reconvertir et, par extension, la capacité à y développer un réseau. Dans la culture, ce dernier aspect est bien souvent un pré-requis pour qui souhaite rejoindre le secteur.

La question de comment s’insérer dans un réseau culturel s’impose alors à l’esprit des personnes en reconversion et est souvent génératrice d’une grande appréhension. D’autant plus que beaucoup de personnes en cours de reconversion ont constaté que les formations diplômantes dans la culture permettent rarement d’accéder dans le même temps à un réseau professionnel. Ici, ces dernières souffrent, à l’instar de la plupart des formations universitaires françaises, de leur manque à offrir aux étudiants de réelles chances d’insertion professionnelle.

Les dispositifs d’accompagnement permettent peut-être davantage de développer ce réseau car dès le départ leur intégration se fait par le biais professionnel. De plus, les dispositifs proposent souvent, en plus de l’accompagnement individuel ou collectif, des événements permettant aux porteurs de projets de se rencontrer. Enfin, le secteur culturel est sans doute un des secteurs professionnels les plus accessibles car il est possible de s’y former sur le terrain via l’engagement associatif et le bénévolat. En 2018, la France compte plus de 268 000 associations culturelles. Ces associations d’ailleurs sont aussi des structures qui embauchent et portent actuellement 200 000 emplois. Enfin, les entreprises culturelles représentent, quant à elles, 5% de l‘ensemble des entreprises du secteur marchand en 2018[5].

Le témoignage Elsa est représentatif de ce parcours de reconversion dans la culture. Aujourd’hui, elle estime que son vrai projet professionnel a mis deux ans à éclore après l’arrêt de son travail. Mais pour autant, considère-t-elle sa reconversion comme achevée ? Quand arrive la légitimité ? L’épanouissement ? “Ma reconversion ne sera peut-être jamais achevée car c’est désormais mon quotidien en tant que directrice artistique et chorégraphe de me réinventer en permanence et de créer mon aventure professionnelle.” Pour Sani, il reste encore du chemin pour achever sa reconversion, notamment car son poste actuel n’est pas encore pérennisé.

En tout cas, nos deux néo-cultureux n’ont, à aucun moment de leurs témoignages lors de cette soirée, exprimé de regrets sur la décision qu’ils avaient prise et ne s’imaginent pas être aujourd’hui encore dans leur ancien poste. Peut-être qu’avoir enfin trouvé du sens à ce qu’ils font reste le seul indice d’une reconversion réussie : sentir qu’à ce moment précis, on se sent bien et à sa place dans ce qu’on fait. 

Le Collectif Merci tient à remercier tout particulièrement son partenaire et adhérent BGE PaRIF pour son accueil lors de ce premier afterwork consacré à la reconversion professionnelle dans le secteur culturel, ainsi que l’ensemble de son réseau national. Merci sera présent sur le prochain Forum Entreprendre dans la Culture à Paris et vous y donne rendez-vous.


[1] https://www.ipsos.com/fr-fr/la-reconversion-professionnelle-une-consequence-de-la-crise-economique-mais-aussi-souvent-un-choix

[2] Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques

[3] Pour plus d’informations sur les structures d’accompagnement culturelles : entreprendre-culture.fr

[4] https://www.nouvelleviepro.fr

[5] Voir Les chiffres statistiques clé de la culture et de la communication 2018 : https://fill-livrelecture.org/wp-content/uploads/2018/06/MINI-CHIFFRES-CLES-2018.pdf